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Première partie

Première partie  (Première partie) posté le mardi 07 juillet 2009 01:09

 Bror og søster

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Chapitre premier  (Première partie) posté le mardi 07 juillet 2009 01:16

 

Les hommes profitaient des derniers moments de liberté qui leur étaient accordés avant de prendre la mer. Demain, ils embarqueraient pour les territoires du Nord, en direction du royaume d'Egévron. Afin de rendre les heures qui les séparaient des brumes matinales plus attrayantes, ils s'engouffrèrent dans l'une des tavernes qui jalonnaient les quais de Håmstrøp. La chaleur qui régnait dans la place était suffocante. L'odeur de chair mal lavée qui l'accompagnait était à la limite du supportable. Ces hommes du Nord avaient beau vivre en terre étrangère depuis bon nombre d'années, ils ne s'étaient toujours pas habitués aux rustres manières de ceux de l'Ouest.

Fæn! Ils ne sentent donc pas leur propre odeur ? Si les plus belles putains de la ville ne se trouvaient pas dans ce taudis, j'aurais déjà embarqué depuis longtemps.

― Calme-toi, Tallak ! On a connu bien pire, non ?

Le dénommé Tallak fit volte-face. L’étonnement se peignit sur son visage avant que son regard ne s’illumine dans un éclair de compréhension.

― Tu veux dire quand on est tombé dans les latrines de ce pourceau de Dietrich ! T'as bu la tasse, ce jour-là !

L'autre prit un air dégoûté.

― Oui, je ne m'en souviens que trop bien.

Tallak émit un rire puissant en se remémorant la scène. Il frappa du poing sur le comptoir de chêne, réclamant deux pintes de sa voix tonitruante.

― Et dépêche-toi ! Mon ami et moi mourons de soif.

À peine furent-ils servis que Tallak demanda qu'on les emmène voir les filles disponibles. Quelques instants lui suffirent à vider sa bière. Il se tourna vers son compagnon, le sourire noyé dans une barbe pleine de mousse.

― Dietrich a dit que ces femelles sont les plus belles de la ville. Elles commencent le métier ici, ajouta-t-il en indiquant le plafond de son index. Qu'est-ce que t'en dis, Inge ?

― J'en dis qu'on verra bien.

Tallak eut un nouveau rire de gorge.

― On dirait que les femmes te font peur. Allons, mon frère ! C'est notre dernière nuit de liberté. Profitons-en !

Il leva une nouvelle pinte à la hauteur de son visage :

Skål !

Skål ! reprit Ingvald avant de vider sa bière.

Tallak, satisfait, fit claquer sa main sur le bras de son frère d'armes dans un geste qui lui était désormais familier. La première fois qu'il avait fait ça, Ingvald, qui n'était alors pas bien gros, s'était retrouvé fesses à terre. Tallak, une vraie force de la nature de quinze ans, avait rit, poings sur les hanches, en voyant le gamin s'étaler de tout son long. La rage l'ayant pris, Ingvald s'était relevé et avait foncé tête baissée dans le ventre de ce garnement pour se retrouver plongé, avec lui, dans les latrines du seigneur chargé de leur éducation militaire. Impressionné par sa témérité, Tallak l'avait pris sous sa coupe et ils étaient rapidement devenus amis. Aujourd'hui, ils rentraient ensemble vers les royaumes du Nord qu'ils avaient quittés encore enfants. Il leur tardait de retrouver leurs terres.

― Les choses seront différentes là-bas, mon frère. Tout sera différent.

― Je serai le même, ici où là-bas. Je resterai le même.

Tallak esquissa un sourire. Ses dents blanches qui luisaient dans sa barbe rousse accentuaient son air sauvage.

― Nous verrons, mon frère. Nous verrons bien.

Ingvald allait répliquer quand on les interpella. Le moment tant redouté était venu. Les filles de joie les attendaient.

 

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Chapitre premier  (Première partie) posté le vendredi 10 juillet 2009 00:30

Dans une pièce sombre jouxtant la grande salle, une dizaine de silhouettes indistinctes se pressaient, côte à côte, dans un alignement parfait. Ingvald jugea le manque de lumière d'un mauvais oeil. C'était un truc très utilisé dans les quelques bordels que son ami et lui avaient fréquentés. On masquait, ainsi, les défauts trop visibles à l'œil nu, comme les marques résultant de maladies vénériennes. Ingvald suivait ses semblables, par souci de conformité, mais il était écoeuré de fréquenter ce genre d’endroits. Tallak disait qu’il était peut-être encore un peu trop vert pour apprécier les plaisirs de la chair. Plaisirs ? Ingvald se demandait bien quel plaisir il pouvait y avoir à posséder une femme soumise et rarement propre. Mêler sa chair à celle d'un être pour lequel il ne ressentait aucun désir laissait à sa jouissance un arrière-goût amer, mais quand en plus le corps de sa compagne n'exhalait rien d'autre qu'un parfum aux relents de sueur et de crasse, il sentait son estomac se révulser. Tallak le rassurait en disant que les femmes étaient plus propres dans le Nord et que ce serait différent pour lui, là-bas. En attendant, il se retrouvait contraint de passer un moment avec une de ces filles pour prouver aux siens qu'il n'était pas un de ces foutus Æknaiens, réputés être des pleutres trop raffinés pour combattre comme des hommes.

La première fois que Tallak l'avait entraîné dans un de ces bouges, il venait d'avoir treize ans : l'âge d'homme. Afin de l'initier à autre chose qu'à l'art du combat à mains nues, son ami lui avait montré les richesses de la ville voisine, avant de l’abandonner aux mains d'une femme repoussante mais experte qui était censée tout lui apprendre sur l'art d'être un homme entre des draps. L'aspect de la femme et le fait qu'il ne se sentait pas prêt à vivre cette expérience avaient plus anéanti que séduit le jeune garçon. Tallak disait que cela lui viendrait. Trois années s'étaient écoulées et il se demandait toujours ce qui pouvait tellement attirer les hommes qu'il côtoyait dans ces échanges furtifs et violents. Lui-même s’était habitué à prendre les filles, sans caresse ni baiser, sans que leurs corps se touchent plus que de nécessaire, toujours habillé afin de partir le plus vite possible. Il n'était curieux ni de leurs corps, ni de leurs sentiments ou de leurs noms si elles en avaient, pas plus que de leurs états d'âmes. Ils échangeaient rarement un mot ; ces femmes, venant pour la plupart de contrées étrangères où elles avaient été enlevées pour venir remplir les bordels du pays de Særnøc, ne parlaient pas un traître mot de hsilne.

Cette nuit, il ferait comme d'habitude. Il en prendrait une au hasard, la suivrait dans un réduit quelconque et ferait ce qu'il avait à faire.

― Regarde, celle-là ! dit Tallak en le tirant de ses pensées. Qu'est-ce que tu en penses ?

Ingvald suivit le regard de son ami et aperçut une grande brune qui les fixait insolemment. Pourtant, ce ne fut pas elle qui retint son attention. Une jouvencelle se tenait tout au bout de la rangée, le visage baissé, ses longs cheveux couvrant partiellement un corps d'une finesse et d'une élégance comme il n'en avait encore jamais vu. L’expression de son frère d’armes n’échappa pas à Tallak et, avec un sourire de conquérant, il demanda que cette fille soit réservée à son ami. Lui-même disparut au bras d'une femme qu'Ingvald ne vit même pas. Nerveux, il suivit la frêle étrangère jusqu'à la chambre qu'ils devaient partager. Lorsqu'elle passa devant lui pour le guider, il respira, avec étonnement, un doux parfum de rose qui acheva de le troubler.

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Chapitre premier  (Première partie) posté le vendredi 10 juillet 2009 00:35

― Pose tes affaires ici !

― Tu parles hsilne ?

Face au silence de la jeune fille, Ingvald n'insista pas. Il s'assit sur un petit banc et entreprit d'enlever ses bottes et ses vêtements avant de suspendre son geste. Il n'avait jamais fait ça. Il n'avait jamais cru bon devoir se dépouiller de ses oripeaux devant quelque putain que ce soit et voilà qu'il le faisait machinalement, comme si cela avait été le geste le plus naturel au monde.

C'est naturel, pensa-t-il.

Néanmoins, il garda ses culottes ainsi que sa tunique, n'ôtant que ses habits les plus encombrants. Relevant la tête, il s'aperçut que la jeune fille s'était placée dos à lui, ses bras minces en appui contre le mur et qu'elle attendait son bon vouloir dans une posture qu'il ne connaissait que trop. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Elle avait l'air jeune, très jeune, bien plus que lui. Son apparente fragilité et ses manières élégantes détonnaient dans cet endroit. D'où venait-elle ? Comment avait-elle bien pu atterrir là ? Trop de questions se posaient à lui et il savait que cela ne servait à rien de s’interroger, qu'il perdait son temps.

Il retint à grand peine une exclamation d'agréable surprise lorsque sa main se posa sur la douce hanche de la jouvencelle. Le velouté de cette peau mêlée à l'exquisité de son parfum de fleur, ainsi qu'à sa grâce naturelle, le rendirent à moitié fou de désir. Le plus délicatement possible, il se fraya un chemin au creux de son corps, se laissant rapidement emporter par une fougue qui n'avait d'égal que son plaisir grandissant. Le tissu qui le recouvrait et qui le séparait de la belle, du toucher de sa peau, lui parut bien vite intolérable. La tunique de lin eut tôt fait de rejoindre le sol sur lequel elle tomba sans bruit. Dégageant les longs cheveux châtains dont l'opulence lui cachait une bonne partie du corps de sa partenaire, Ingvald colla son torse au dos de cette dernière, déposant sur sa nuque une pluie de baisers voraces, cherchant sa bouche et son visage qu'elle s'obstinait à lui dérober. Bientôt, il sentit la jouissance le gagner sans qu’il ne puisse rien faire pour l’endiguer. Étreignant plus étroitement encore l'objet de son désir, il laissa aller son corps aux dernières vagues du plaisir qui l'agitaient. Jamais il n'aurait pu penser que cela serait un jour. Lui, le prince héritier d'Egévron, connaissant la félicité la plus absolue qui soit dans un bordel de Håmstrøp avec une parfaite inconnue.

Mais, déjà, elle se détachait de lui. Elle lui dérobait sa chaleur et sa douceur et le renvoyait aux ténèbres du taudis dans lequel elle vendait ses charmes. C'est alors que, tout à la découverte de son plaisir, il songea que, pas une fois, elle n'avait montré qu'elle appréciait son hommage : l'hommage fait à son corps. L'avait-elle désiré comme lui l'avait fait, comme il la désirait encore ? Avait-elle ressenti ce débordement des sens qu'il avait lui même ressenti et qui n'était, jusqu'alors, pour lui que chants de scalde et de gjøgler ?

Il prit place sur le banc de bois, unique endroit où l'on pouvait s'asseoir dans cette pièce à l'exception de la couche qui, selon la mode de Særnøc, reposait à même le sol. La jeune fille ne s'occupait plus de lui, elle avait entrepris de se laver.

Elle se purifie, songea-t-il, amer.

Après avoir terminé ses ablutions, elle se tourna vers lui.

― Tu es encore là ? demanda-t-elle.

― Et bien, oui.

― Ton ami doit t'attendre, glissa-t-elle.

Il nota qu'elle avait un très léger accent qui conférait à sa voix une certaine noblesse qui faisait battre son cœur un peu plus fort.

― Non ! Il en a pour un moment. Tallak a l'habitude...

― L'habitude, le coupa-t-elle. Comme tous ceux de ton peuple.

Ingvald fronça les sourcils mais ne se formalisa pas pour autant. Il savait que les hommes de son clan avaient la réputation de prendre les femmes qui leur plaisaient, avec ou contre leur volonté. Il pensa :

Est-ce ce que je viens de faire ? 

Il secoua la tête, ne ressentant pas le besoin de justifier son acte. Il était un homme et elle une putain, il ne l'avait pas forcée. Elle s'était donnée à lui de son plein gré. Cependant, son parfum de rose, sa douceur et sa beauté, sa jeunesse, aussi, disaient tout autre chose. Putain, elle ne l'avait pas toujours été.

― Comment te nomme-t-on ?

― Alva.

L'elfe. Assurément, ce nom lui allait à merveille. Sa haute taille, ses gestes gracieux, sa longue chevelure, la douceur de ses courbes : tout en elle rappelait ce peuple mystérieux dont on disait qu'il avait été anéanti. Il ne se lassait pas de la regarder aller et venir dans la petite pièce comme si elle se fut déplacée dans un palais. Il se plaisait à l'imaginer à la cour d'Egévron, vêtue des plus précieuses étoffes, parée de bijoux somptueux, bénéficiant des égards dus à son rang. Son rang ? Tout en elle était noblesse, mais si cela avait été le cas, elle n'aurait certainement jamais franchi le seuil d'une telle maison.

― D'où viens-tu, belle Alva ?

Son compliment passa totalement inaperçu auprès de la jeune fille. Néanmoins, elle répondit à sa question sans réticence.

― Des terres de l'Ouest, en Ædnaron.

― Alors, Alva...

― Oui. Les tiens m'ont donné ce nom en mémoire des elfes disparus. Ils me trouvaient bien grande pour une fille de ce pays. Ils me pensaient plus âgée.

Elle eut un rire méprisant, une sorte de hoquet qui montrait suffisamment tout le bien qu'elle pouvait penser des hommes du Nord.

― Cela aurait-il été différent ? Dis-moi ! S'ils avaient su que je n'avais pas onze ans, cela aurait-il fait une différence ?

Ingvald sentit sa mâchoire se crisper.

― Quel âge as-tu ?

Cette question le torturait. Il voulait savoir, à tout prix. On jugeait qu'une fille était en âge de se marier à treize ans, pourtant, il avait toujours trouvé cela bien jeune. La plupart des adolescentes de cet âge ressemblaient encore à des enfants. Alva avait l'air d’être plus âgée, mais face à la révélation qu'elle venait de lui faire il ne pouvait s'empêcher de douter.

― Je ne sais pas. J'ai d'abord perdu le compte des jours, puis des années. J'ai l'impression d'être ici depuis toujours, de n'avoir jamais connu que ça. Pourtant, je sais que c'était différent, mais c'était avant.

Profitant de ce qu'elle était à portée de sa main, il attrapa son poignet et la fit basculer sur ses genoux. Elle ne se défendit même pas. Elle était si légère. Il sentit la chaleur de son corps si près du sien et eut à nouveau envie d'elle. Malgré ses révélations, malgré la haine qu'elle devait nourrir à l'encontre des hommes comme lui, il la voulait, maintenant. Il lui fit comprendre qu'elle devait se mettre face à lui afin qu'ils puissent s'aimer. Elle garda les yeux obstinément baissés tout le temps que dura leur étreinte.

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Chapitre premier  (Première partie) posté le mercredi 15 juillet 2009 01:49

La tête d'Alva reposait au creux de son épaule. Ils étaient allongés sur la couche de la jeune fille. Ils ne dormaient pas. À peine avaient-ils somnolé quelques instants. Ingvald pouvait sentir le souffle de sa compagne caresser sa peau, éveillant ses sens au repos. Il ferma les yeux. Sa décision était prise et il devait agir, vite. Le navire appareillerait dans quelques heures et, d'ici là, il devrait l'avoir convaincue de venir avec lui.

― Il te faut partir, dit Alva.

― Non ! Pas sans toi !

Il l'entendit, plus qu'il ne la vit, se redresser à ses côtés. Elle se leva et se dirigea vers la petite table de toilette et procéda, une nouvelle fois, à ses ablutions devant lui. Il la regardait faire, spectateur d'une féminité qu'elle exposait à ses regards, sans pour autant chercher à l'exhiber. Elle lui donnait l'impression, depuis le moment où ses yeux s'étaient posés sur elle dans l'arrière-salle de la taverne, qu'il voyait une femme pour la première fois de sa vie. Se dirigeant vers un recoin de la pièce, elle attrapa une chemise et une robe dont elle se vêtit. La coupe simple du vêtement au corsage lacé, ainsi que le voulait la mode chez ceux de l’Ouest, lui allait à ravir. Le tissu sombre, dans les tons bruns et beiges, s'accordait à sa luxuriante chevelure qu'elle tressa avant de la relever en un lourd chignon qui lui caressait la nuque. Elle était devenue la jeune fille innocente qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être. Bientôt, elle n'aurait plus à faire commerce de son corps. Elle viendrait avec lui et nul autre homme ne se permettrait plus de la toucher.

Il vint à sa rencontre. Elle ne répondit pas à son sourire. Vidant la vasque, elle la nettoya avant de la remplir d'une eau tiède au piquant parfum de cèdre. La remerciant, il frotta sa peau avec la petite éponge qu'elle lui avait donnée. Il remarqua qu'elle évitait de le regarder pendant qu'il se lavait. Se dirigeant vers ses affaires, posées sur l'unique étagère de la pièce, il s'empara de son kniv afin de se raser. Il ne portait pas la barbe comme la plupart de ses compagnons suite à une vieille promesse faite à Dagmar, sa sœur, lorsqu'il était encore enfant. Elle lui avait demandé de garder un visage glabre afin qu'elle pût le reconnaître lorsqu'ils se retrouveraient. Il lui tardait de la revoir. Il lui présenterait Alva. Elles seraient amies, sûrement. Dagmar l'aiderait à se familiariser avec les usages en vigueur à la cour d'Egévron.

Herre gud ! lâcha-t-il en serrant les dents.

Ingvald venait de se couper. Il vit son sang se mêler à l'eau, la troubler. Fronçant les sourcils, il vida la vasque, laissant s'écouler le liquide souillé, puis essuya son visage en tâchant d'ignorer ce mauvais présage. Les hommes portaient la barbe en partie pour cette raison. Le sang ne devait couler que sur un champ de bataille, sans quoi c'était une insulte faite aux dieux.

― Tu devrais partir, à présent.

Le jeune homme acheva de nouer sa ceinture, avant de replacer son kniv dans le fourreau qui pendait le long de sa cuisse. Il prenait tout son temps, en profitant pour chercher ses mots, des mots qui sauraient convaincre leur destinataire du bien fondé de sa requête. Il savait, de par son attitude farouche et réservée, qu'Alva ne se laisserait pas facilement persuader. Elle lui avait demandé de partir plusieurs fois. Cela laissait augurer de sa réponse. Faisant face à la jeune fille, il annonça :

― Je te l'ai déjà dit, je crois. Je ne pars pas sans toi.

― Il le faudra bien, pourtant.

Il ne s'attendait pas à cela. Il imaginait qu'elle ne répondrait pas, qu'une fois de plus elle éluderait sa question, mais non ! Elle avait tout simplement refusé.

― Écoute ! reprit-il. Je sais que les miens t'ont fait beaucoup de mal et...

― En ce cas, comment oses-tu seulement penser que j’accepterais de partir avec toi ? Qu'est-ce qui te permet d'imaginer que je voudrais, moi que tu t'es permis de soumettre à ton bon plaisir, venir avec toi ?

― Mais, toi et moi...

― Toi et moi ! le coupa-t-elle. Il n'y a jamais eu de toi et moi ! Il n'y a qu'une fille que tu as voulue et que tu as prise sans te demander ce qu'elle pouvait bien vouloir, elle !

C'était la première fois qu'elle haussait le ton. Elle ne criait pas, mais sa belle voix vibrait d’une colère difficilement contenue. La convaincre se révélait bien plus ardu qu'il ne l'avait imaginé.

― Pars ! reprit-elle plus bas.

― Non, je te l'ai dit. Je ne pars pas sans toi.

― Tu ne fais que perdre ton temps. Si tu tiens vraiment à m'emporter avec toi, il te faudra me tuer car jamais, de mon plein gré, je ne te suivrai. Pas plus toi que l'un des tiens ! Je préfère mourir ici plutôt que me soumettre à l'un d'entre vous.

― Tu t'es pourtant soumise, tout à l’heure.

Il regretta aussitôt les mots qu'il venait de prononcer. Ils avaient dépassé sa pensée mais il n'était pas, pour autant, habitué à se laisser insulter. Il était conscient de ce qu'elle avait pu endurer. Il savait qu'elle ne s'était pas retrouvée ici par choix. Il savait que lui-même avait payé pour ses charmes et qu'il ne valait pas mieux que ceux qui l'avaient précédé dans cette pièce. Aussi, le destin d’Alva n’était-il pas unique et il lui donnait une chance d’abandonner sa condition d’esclave pour le suivre en tant que femme libre.

― Avais-je le choix, homme du Nord ?

― Je me nomme Ingvald. Viens avec moi ! Deviens ma compagne ! Ils te respecteront. Les miens sauront que tu es ma maîtresse. Tu seras une dame d'Egévron.

― Une dame, rien que ça ! Tu voudrais prendre pour compagne une fille dont la virginité n'est plus qu'un souvenir et l'honneur, un mot vide de sens. Toi, homme du Nord, tu ferais une telle chose ?

Sans hésiter, Ingvald lui donna la seule réponse qui lui venait à l'esprit :

― Oui ! Je te ferais mienne sans hésiter un seul instant.

― J'ai vu ça.

― Alva ! Je sais ce qui s'est passé entre nous, mais je ne veux pas te laisser ici. Je ne veux pas t'abandonner comme on laisse un souvenir, bon ou mauvais, derrière soi. Les femmes de mon peuple sont libres d'offrir leur virginité à qui bon leur semble en-dehors du mariage. Nul ne te blâmera pour cela ! Tu seras une dame en Egévron. Nul ne te fera plus de tort, jamais !

Elle lui tourna le dos. Il savait qu'il aurait beau dire, la décision ne lui appartenait pas. Elle devait faire son choix. Lui ne pouvait qu'attendre, attendre et espérer.

― Sache que je ne suis pas noble ! Je ne sais ce qui te permet de croire une telle chose, mais je n'ai pas une goutte de sang noble en moi.

― Tes manières sont emplies de noblesse. Tu n'as pas ta place, ici.

― Et les autres ? Que fais-tu des autres ? Penses-tu que toutes les filles qui sont ici sont à leur place ?

― Je ne sais pas. Je suis ici pour toi, pas pour elles.

― Bien sûr, se contenta-t-elle d'ajouter.

Elle se déplaça dans la pièce, laissant son regard dériver sur les meubles et les objets qui la composaient. Elle prit une forte inspiration, le visage tourné vers le plafond, avant de prendre place sur le petit banc de bois, témoin de leurs ébats de la nuit.

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