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Chapitre premier  (Première partie) posté le vendredi 10 juillet 2009 00:35

― Pose tes affaires ici !

― Tu parles hsilne ?

Face au silence de la jeune fille, Ingvald n'insista pas. Il s'assit sur un petit banc et entreprit d'enlever ses bottes et ses vêtements avant de suspendre son geste. Il n'avait jamais fait ça. Il n'avait jamais cru bon devoir se dépouiller de ses oripeaux devant quelque putain que ce soit et voilà qu'il le faisait machinalement, comme si cela avait été le geste le plus naturel au monde.

C'est naturel, pensa-t-il.

Néanmoins, il garda ses culottes ainsi que sa tunique, n'ôtant que ses habits les plus encombrants. Relevant la tête, il s'aperçut que la jeune fille s'était placée dos à lui, ses bras minces en appui contre le mur et qu'elle attendait son bon vouloir dans une posture qu'il ne connaissait que trop. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Elle avait l'air jeune, très jeune, bien plus que lui. Son apparente fragilité et ses manières élégantes détonnaient dans cet endroit. D'où venait-elle ? Comment avait-elle bien pu atterrir là ? Trop de questions se posaient à lui et il savait que cela ne servait à rien de s’interroger, qu'il perdait son temps.

Il retint à grand peine une exclamation d'agréable surprise lorsque sa main se posa sur la douce hanche de la jouvencelle. Le velouté de cette peau mêlée à l'exquisité de son parfum de fleur, ainsi qu'à sa grâce naturelle, le rendirent à moitié fou de désir. Le plus délicatement possible, il se fraya un chemin au creux de son corps, se laissant rapidement emporter par une fougue qui n'avait d'égal que son plaisir grandissant. Le tissu qui le recouvrait et qui le séparait de la belle, du toucher de sa peau, lui parut bien vite intolérable. La tunique de lin eut tôt fait de rejoindre le sol sur lequel elle tomba sans bruit. Dégageant les longs cheveux châtains dont l'opulence lui cachait une bonne partie du corps de sa partenaire, Ingvald colla son torse au dos de cette dernière, déposant sur sa nuque une pluie de baisers voraces, cherchant sa bouche et son visage qu'elle s'obstinait à lui dérober. Bientôt, il sentit la jouissance le gagner sans qu’il ne puisse rien faire pour l’endiguer. Étreignant plus étroitement encore l'objet de son désir, il laissa aller son corps aux dernières vagues du plaisir qui l'agitaient. Jamais il n'aurait pu penser que cela serait un jour. Lui, le prince héritier d'Egévron, connaissant la félicité la plus absolue qui soit dans un bordel de Håmstrøp avec une parfaite inconnue.

Mais, déjà, elle se détachait de lui. Elle lui dérobait sa chaleur et sa douceur et le renvoyait aux ténèbres du taudis dans lequel elle vendait ses charmes. C'est alors que, tout à la découverte de son plaisir, il songea que, pas une fois, elle n'avait montré qu'elle appréciait son hommage : l'hommage fait à son corps. L'avait-elle désiré comme lui l'avait fait, comme il la désirait encore ? Avait-elle ressenti ce débordement des sens qu'il avait lui même ressenti et qui n'était, jusqu'alors, pour lui que chants de scalde et de gjøgler ?

Il prit place sur le banc de bois, unique endroit où l'on pouvait s'asseoir dans cette pièce à l'exception de la couche qui, selon la mode de Særnøc, reposait à même le sol. La jeune fille ne s'occupait plus de lui, elle avait entrepris de se laver.

Elle se purifie, songea-t-il, amer.

Après avoir terminé ses ablutions, elle se tourna vers lui.

― Tu es encore là ? demanda-t-elle.

― Et bien, oui.

― Ton ami doit t'attendre, glissa-t-elle.

Il nota qu'elle avait un très léger accent qui conférait à sa voix une certaine noblesse qui faisait battre son cœur un peu plus fort.

― Non ! Il en a pour un moment. Tallak a l'habitude...

― L'habitude, le coupa-t-elle. Comme tous ceux de ton peuple.

Ingvald fronça les sourcils mais ne se formalisa pas pour autant. Il savait que les hommes de son clan avaient la réputation de prendre les femmes qui leur plaisaient, avec ou contre leur volonté. Il pensa :

Est-ce ce que je viens de faire ? 

Il secoua la tête, ne ressentant pas le besoin de justifier son acte. Il était un homme et elle une putain, il ne l'avait pas forcée. Elle s'était donnée à lui de son plein gré. Cependant, son parfum de rose, sa douceur et sa beauté, sa jeunesse, aussi, disaient tout autre chose. Putain, elle ne l'avait pas toujours été.

― Comment te nomme-t-on ?

― Alva.

L'elfe. Assurément, ce nom lui allait à merveille. Sa haute taille, ses gestes gracieux, sa longue chevelure, la douceur de ses courbes : tout en elle rappelait ce peuple mystérieux dont on disait qu'il avait été anéanti. Il ne se lassait pas de la regarder aller et venir dans la petite pièce comme si elle se fut déplacée dans un palais. Il se plaisait à l'imaginer à la cour d'Egévron, vêtue des plus précieuses étoffes, parée de bijoux somptueux, bénéficiant des égards dus à son rang. Son rang ? Tout en elle était noblesse, mais si cela avait été le cas, elle n'aurait certainement jamais franchi le seuil d'une telle maison.

― D'où viens-tu, belle Alva ?

Son compliment passa totalement inaperçu auprès de la jeune fille. Néanmoins, elle répondit à sa question sans réticence.

― Des terres de l'Ouest, en Ædnaron.

― Alors, Alva...

― Oui. Les tiens m'ont donné ce nom en mémoire des elfes disparus. Ils me trouvaient bien grande pour une fille de ce pays. Ils me pensaient plus âgée.

Elle eut un rire méprisant, une sorte de hoquet qui montrait suffisamment tout le bien qu'elle pouvait penser des hommes du Nord.

― Cela aurait-il été différent ? Dis-moi ! S'ils avaient su que je n'avais pas onze ans, cela aurait-il fait une différence ?

Ingvald sentit sa mâchoire se crisper.

― Quel âge as-tu ?

Cette question le torturait. Il voulait savoir, à tout prix. On jugeait qu'une fille était en âge de se marier à treize ans, pourtant, il avait toujours trouvé cela bien jeune. La plupart des adolescentes de cet âge ressemblaient encore à des enfants. Alva avait l'air d’être plus âgée, mais face à la révélation qu'elle venait de lui faire il ne pouvait s'empêcher de douter.

― Je ne sais pas. J'ai d'abord perdu le compte des jours, puis des années. J'ai l'impression d'être ici depuis toujours, de n'avoir jamais connu que ça. Pourtant, je sais que c'était différent, mais c'était avant.

Profitant de ce qu'elle était à portée de sa main, il attrapa son poignet et la fit basculer sur ses genoux. Elle ne se défendit même pas. Elle était si légère. Il sentit la chaleur de son corps si près du sien et eut à nouveau envie d'elle. Malgré ses révélations, malgré la haine qu'elle devait nourrir à l'encontre des hommes comme lui, il la voulait, maintenant. Il lui fit comprendre qu'elle devait se mettre face à lui afin qu'ils puissent s'aimer. Elle garda les yeux obstinément baissés tout le temps que dura leur étreinte.

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Chapitre premier  (Première partie) posté le mercredi 15 juillet 2009 01:49

La tête d'Alva reposait au creux de son épaule. Ils étaient allongés sur la couche de la jeune fille. Ils ne dormaient pas. À peine avaient-ils somnolé quelques instants. Ingvald pouvait sentir le souffle de sa compagne caresser sa peau, éveillant ses sens au repos. Il ferma les yeux. Sa décision était prise et il devait agir, vite. Le navire appareillerait dans quelques heures et, d'ici là, il devrait l'avoir convaincue de venir avec lui.

― Il te faut partir, dit Alva.

― Non ! Pas sans toi !

Il l'entendit, plus qu'il ne la vit, se redresser à ses côtés. Elle se leva et se dirigea vers la petite table de toilette et procéda, une nouvelle fois, à ses ablutions devant lui. Il la regardait faire, spectateur d'une féminité qu'elle exposait à ses regards, sans pour autant chercher à l'exhiber. Elle lui donnait l'impression, depuis le moment où ses yeux s'étaient posés sur elle dans l'arrière-salle de la taverne, qu'il voyait une femme pour la première fois de sa vie. Se dirigeant vers un recoin de la pièce, elle attrapa une chemise et une robe dont elle se vêtit. La coupe simple du vêtement au corsage lacé, ainsi que le voulait la mode chez ceux de l’Ouest, lui allait à ravir. Le tissu sombre, dans les tons bruns et beiges, s'accordait à sa luxuriante chevelure qu'elle tressa avant de la relever en un lourd chignon qui lui caressait la nuque. Elle était devenue la jeune fille innocente qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être. Bientôt, elle n'aurait plus à faire commerce de son corps. Elle viendrait avec lui et nul autre homme ne se permettrait plus de la toucher.

Il vint à sa rencontre. Elle ne répondit pas à son sourire. Vidant la vasque, elle la nettoya avant de la remplir d'une eau tiède au piquant parfum de cèdre. La remerciant, il frotta sa peau avec la petite éponge qu'elle lui avait donnée. Il remarqua qu'elle évitait de le regarder pendant qu'il se lavait. Se dirigeant vers ses affaires, posées sur l'unique étagère de la pièce, il s'empara de son kniv afin de se raser. Il ne portait pas la barbe comme la plupart de ses compagnons suite à une vieille promesse faite à Dagmar, sa sœur, lorsqu'il était encore enfant. Elle lui avait demandé de garder un visage glabre afin qu'elle pût le reconnaître lorsqu'ils se retrouveraient. Il lui tardait de la revoir. Il lui présenterait Alva. Elles seraient amies, sûrement. Dagmar l'aiderait à se familiariser avec les usages en vigueur à la cour d'Egévron.

Herre gud ! lâcha-t-il en serrant les dents.

Ingvald venait de se couper. Il vit son sang se mêler à l'eau, la troubler. Fronçant les sourcils, il vida la vasque, laissant s'écouler le liquide souillé, puis essuya son visage en tâchant d'ignorer ce mauvais présage. Les hommes portaient la barbe en partie pour cette raison. Le sang ne devait couler que sur un champ de bataille, sans quoi c'était une insulte faite aux dieux.

― Tu devrais partir, à présent.

Le jeune homme acheva de nouer sa ceinture, avant de replacer son kniv dans le fourreau qui pendait le long de sa cuisse. Il prenait tout son temps, en profitant pour chercher ses mots, des mots qui sauraient convaincre leur destinataire du bien fondé de sa requête. Il savait, de par son attitude farouche et réservée, qu'Alva ne se laisserait pas facilement persuader. Elle lui avait demandé de partir plusieurs fois. Cela laissait augurer de sa réponse. Faisant face à la jeune fille, il annonça :

― Je te l'ai déjà dit, je crois. Je ne pars pas sans toi.

― Il le faudra bien, pourtant.

Il ne s'attendait pas à cela. Il imaginait qu'elle ne répondrait pas, qu'une fois de plus elle éluderait sa question, mais non ! Elle avait tout simplement refusé.

― Écoute ! reprit-il. Je sais que les miens t'ont fait beaucoup de mal et...

― En ce cas, comment oses-tu seulement penser que j’accepterais de partir avec toi ? Qu'est-ce qui te permet d'imaginer que je voudrais, moi que tu t'es permis de soumettre à ton bon plaisir, venir avec toi ?

― Mais, toi et moi...

― Toi et moi ! le coupa-t-elle. Il n'y a jamais eu de toi et moi ! Il n'y a qu'une fille que tu as voulue et que tu as prise sans te demander ce qu'elle pouvait bien vouloir, elle !

C'était la première fois qu'elle haussait le ton. Elle ne criait pas, mais sa belle voix vibrait d’une colère difficilement contenue. La convaincre se révélait bien plus ardu qu'il ne l'avait imaginé.

― Pars ! reprit-elle plus bas.

― Non, je te l'ai dit. Je ne pars pas sans toi.

― Tu ne fais que perdre ton temps. Si tu tiens vraiment à m'emporter avec toi, il te faudra me tuer car jamais, de mon plein gré, je ne te suivrai. Pas plus toi que l'un des tiens ! Je préfère mourir ici plutôt que me soumettre à l'un d'entre vous.

― Tu t'es pourtant soumise, tout à l’heure.

Il regretta aussitôt les mots qu'il venait de prononcer. Ils avaient dépassé sa pensée mais il n'était pas, pour autant, habitué à se laisser insulter. Il était conscient de ce qu'elle avait pu endurer. Il savait qu'elle ne s'était pas retrouvée ici par choix. Il savait que lui-même avait payé pour ses charmes et qu'il ne valait pas mieux que ceux qui l'avaient précédé dans cette pièce. Aussi, le destin d’Alva n’était-il pas unique et il lui donnait une chance d’abandonner sa condition d’esclave pour le suivre en tant que femme libre.

― Avais-je le choix, homme du Nord ?

― Je me nomme Ingvald. Viens avec moi ! Deviens ma compagne ! Ils te respecteront. Les miens sauront que tu es ma maîtresse. Tu seras une dame d'Egévron.

― Une dame, rien que ça ! Tu voudrais prendre pour compagne une fille dont la virginité n'est plus qu'un souvenir et l'honneur, un mot vide de sens. Toi, homme du Nord, tu ferais une telle chose ?

Sans hésiter, Ingvald lui donna la seule réponse qui lui venait à l'esprit :

― Oui ! Je te ferais mienne sans hésiter un seul instant.

― J'ai vu ça.

― Alva ! Je sais ce qui s'est passé entre nous, mais je ne veux pas te laisser ici. Je ne veux pas t'abandonner comme on laisse un souvenir, bon ou mauvais, derrière soi. Les femmes de mon peuple sont libres d'offrir leur virginité à qui bon leur semble en-dehors du mariage. Nul ne te blâmera pour cela ! Tu seras une dame en Egévron. Nul ne te fera plus de tort, jamais !

Elle lui tourna le dos. Il savait qu'il aurait beau dire, la décision ne lui appartenait pas. Elle devait faire son choix. Lui ne pouvait qu'attendre, attendre et espérer.

― Sache que je ne suis pas noble ! Je ne sais ce qui te permet de croire une telle chose, mais je n'ai pas une goutte de sang noble en moi.

― Tes manières sont emplies de noblesse. Tu n'as pas ta place, ici.

― Et les autres ? Que fais-tu des autres ? Penses-tu que toutes les filles qui sont ici sont à leur place ?

― Je ne sais pas. Je suis ici pour toi, pas pour elles.

― Bien sûr, se contenta-t-elle d'ajouter.

Elle se déplaça dans la pièce, laissant son regard dériver sur les meubles et les objets qui la composaient. Elle prit une forte inspiration, le visage tourné vers le plafond, avant de prendre place sur le petit banc de bois, témoin de leurs ébats de la nuit.

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Chapitre premier  (Première partie) posté le dimanche 26 juillet 2009 01:58

― Mon village était situé près des côtes. De là est venu tout mon malheur. Mon père et mes frères étaient pêcheurs. La vie était difficile, mais pas plus que celle de mes autres congénères. Nous entendions parler de vous, parfois, comme le vent apporte l'écho d'une tempête lointaine. Les tiens n'avaient pas fait de raid sur nos côtes depuis des années. La dernière attaque avait eu lieu bien avant ma naissance ou celle de l'aîné de mes frères. Nous vivions simplement, paisiblement, notre vie n'était troublée que par les rares visites de notre seigneur et de ses hommes, ainsi que par celles d'étrangers. Comment aurions-nous pu nous méfier de cet homme là ?

Alva s'interrompit quelques instants. Il devinait qu’elle revivait des moments difficiles, des souvenirs qui resteraient, à jamais, gravés dans sa mémoire. Ingvald savait, sans pour autant l'avoir expérimenté, que les soldats de son peuple envoyaient toujours un éclaireur avant chaque attaque. L'homme se faisait passer pour un étranger de passage à la recherche de travail pour pouvoir continuer sa route. Il restait quelques jours dans la place, comptant les habitants, repérant les endroits stratégiques, préparant le terrain. Une fois ces informations en sa possession, il repartait dans son clan et ne revenait que pour occire ceux qui l'avaient accueilli.

― Depuis, j'ai appris que les tiens cherchent à établir une place forte en Ædnaron, une sorte de colonie, c'est bien ça ?

― Oui, je sais tout ça. Le roi d'Æknar n'est cependant pas près de céder ses terres aux nôtres. Vous avez, là, un valeureux soldat.

― Pourtant, cela ne vous empêche pas de traiter les Æknaiens de femmelettes. On dit, ici et dans les territoires du Nord, que nos hommes ne valent pas leur pesant d'or et qu'ils sont trop raffinés pour se comporter comme ils le devraient. Mais, je te rassure, il y a également des bordels en Æknar.

Alva s’interrompit un moment et laissa son regard dériver dans la pièce, puis elle reprit plus bas :

― Tout s'est passé très vite. Nous n'avons pas eu le temps de réagir ni d'appeler du secours. Nous étions comme coupés du monde. Je me suis réveillée juste avant l'assaut. Tout était si calme, si paisible. Le silence qui régnait dans notre village était terrifiant. On n'entendait rien, absolument rien. Le néant.

Son visage impassible ne laissait transparaître aucune émotion.

― Quand ils sont arrivés dans notre maison, ils avaient déjà tué la plupart des hommes. Ils étaient entrés chez eux, les égorgeant dans leur sommeil pour prévenir toute résistance qui aurait pu faire rater l'opération. Les cris de leurs femmes ont été les premiers à résonner dans le calme de la nuit. Mon père ne comptait pas au nombre des morts. Ils n'avaient pas dû le juger dangereux. Leur éclaireur avait dormi dans notre grange et avait parlé avec lui. Il avait mangé notre pain et bu notre eau, ajouta-t-elle en serrant les dents.

Elle regarda Ingvald avec animosité. Il ne baissa pas les yeux. Il ne devait pas céder sous le poids de son regard s'il tenait à gagner sa confiance. Elle se mit à fixer un point dans le vide, avant de reprendre son récit.

― C'est lui ! Lui, leur maudit éclaireur, qui est entré chez nous. Il s'est dirigé vers notre père et l'a éventré sous nos yeux. Comme il respirait encore, il a pris cette hache que les tiens arborent pendant les combats et il lui a coupé la tête. Mes frères ont voulu s'interposer mais il leur a tranché la gorge, les uns après les autres, comme s'ils n'étaient rien. On respecte plus le cochon qu'on égorge que ce chien n'a eu de respect pour les miens. Il a plongé sa main dans le sang qui maculait le sol de notre maison. Il a plongé sa main dans le sang de mes frères. Il a baigné sa main dans le sang de mon père.

Elle répétait les gestes du meurtrier, sa paume tremblante tournée vers le plafond bas de la chambre. Noyée dans ses souvenirs, elle semblait ne pas avoir conscience de ne pas être seule dans la minuscule pièce. Ingvald, quant à lui, se demandait pourquoi ceux du Nord avaient envoyé un berserk comme éclaireur. On ne s'attaquait pas à un petit village de cette manière. Les berserkir, ces soldats fous, se battaient dans les vraies batailles, celles qui rassemblaient des ennemis de taille ; ils ne perdaient pas leur temps à occire de simples pêcheurs.

― Il a... posé sa main sur ses lèvres, a goûté le sang. Il a... Il a bu le sang des miens en nous regardant. Ma mère s'est mise à hurler, moi, je ne pouvais plus. Il s'est approché d'elle et...

Sa voix s’éteignit, soudain.

― Il m'a regardé en passant sa main sur son visage, sa main pleine de sang. Je ne voyais que ses yeux. Ils étaient pareils à ceux d'un animal. Il m'a regardé longtemps, puis il est parti. Après ça, d'autres sont venus et m'ont emmenée sur ces navires dont vous êtes si fiers. La première nuit a été...

Un cauchemar ! Que pouvait-elle avoir été d'autre ? On emportait les femmes ainsi que les enfants. Tous les autres étaient tués. On ne s'encombrait ni des vieillards ni des hommes. Les enfants mâles feraient de bons esclaves et les femmes jeunes seraient vendues, elles aussi, ou viendraient remplir les bordels d'Håmstrøp ou de n'importe quel autre port de Særnøc. Pour les préparer à leur future tâche, on les formait sur le navire de la plus vile façon.

― Ils nous ont violées. Ils n'étaient pas trop épuisés par leur rassia, alors ils avaient besoin d'un défouloir : nous ! Les mères étaient prises devant leurs enfants ! Les jeunes filles voyaient leurs cuisses maculées de leur propre sang sans que cela gêne leurs agresseurs le moins du monde. Il n'y avait, dans ce bateau, que cris et coups, que râles et sanglots. J'aurais tout donné pour pouvoir mourir cette nuit-là. Tout ce qui était en ma possession !

Elle eut un petit rire triste.

― Mais qu'aurais-je pu donner quand on m'avait déjà tout pris ? Puis, nous sommes arrivés en Særnøc. Certaines femmes ont été débarquées dans le premier bordel venu, d'autres, dont je faisais partie, ont continué la route. Les hommes nous laissaient relativement tranquilles. La plupart de mes compagnes étaient pleines. Une esclave qui attendait un enfant avait plus de valeur aux yeux des marchands. Quant à moi, les hommes s'étaient étonnés que je ne sois pas encore nubile. Ma grande taille les avait trompés. Ils me vendirent au plus offrant qui me revendit, lui-même, à un autre marchand. J'ai eu quelques mois de répit à servir d’esclave domestique avant qu’on ne m’amène ici.

Elle le regarda dans les yeux.

― Et tu es le premier homme du Nord à oser m'approcher depuis tout ce temps. Tu comprendras que je ne souhaite pas venir avec toi.

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Chapitre premier  (Première partie) posté le mardi 13 octobre 2009 01:09

Aux premières lueurs de l'aube, un navire quittait le port d'Håmstrøp.

Malgré la fin de l'hiver, le knørr aurait à affronter les eaux gelées de la mer de glace. Afin de se préparer au pire, le capitaine du navire avait procédé à un sacrifice rituel en l'honneur du dieu des eaux : Vannhav. L'un des hommes d'équipage avait capturé une petite sterne. L'oiseau de mer avait été porté au capitaine qui lui avait tranché la tête à l'aide de son kniv. Il avait répandu le sang de l’animal sur la figure de proue afin que cette dernière les guide vers leurs terres, malgré les intempéries qu'ils pourraient rencontrer. Le liquide rouge avait le pouvoir de donner à l’emblème de leur navire des yeux plus perçants que ceux d'un aigle. Le moment venu, le dragon relèverait sa tête de tilleul et de vermeille, leur signalant qu'ils approcheraient de leur royaume. Pour l'heure, il se contentait de fixer l'horizon de ses yeux de sang.

― Faites qu'il ne pleure pas ! lança un des hommes.

Aussitôt, tous l'imitèrent, se recueillant quelques instants avant qu'on ne hisse la voile. Si le dreki de proue versait des larmes de sang, le navire ferait inévitablement naufrage. Tous avaient en mémoire, alors que l'héritier des rois d'Egévron était parmi eux, le naufrage qui avait coûté la vie des deux fils du roi d'Ædnalsi, l'iskaldrike le plus à l'Ouest des royaumes du Nord. L'équipage avait levé l'ancre à la tombée du jour, négligeant le sacrifice rituel dû à Vannhav. Le totem du navire, sur lequel ils avaient embarqué, n'avait pu les mettre en garde contre le danger et tous, à l'exception d'un homme d'équipage, avaient péri. Le roi d'Ædnalsi n’avait pu se résoudre à la perte de ses fils. Son unique fille, à présent, était reine du royaume. Elle avait su s'imposer par des qualités de stratège doublées d’une grande sagesse. Néanmoins, des drames comme celui de la blank midtskip pouvaient remettre en cause les fondements même de la société. Un royaume sans chef ne pouvait prospérer et, si le roi était élu symboliquement chaque année lors de l'assemblée du Nåtgnæ, on préférait que le pouvoir soit transmis de parents à enfants. Les liens du sang prévalaient sur tous les autres. Les rois possédaient un peu du sang des dieux et ce sang-là était précieux.

Le capitaine donna l'ordre que la voile fut hissée. Ingvald regarda la toile précieuse qu'on élevait vers le ciel. Il n'avait pas été invité à aider les hommes, il devait, le moins possible, toucher le précieux matériau qui embellissait la toile brute de la voile carrée, au risque de corrompre son effet. Cette voile, appelée Regnbue, n'était hissée que lors des voyages qui ramenaient, chez lui, un héritier de sang royal. Les fils de regnbuestoff, qui donnaient leur nom à l'étoffe, avaient la propriété de capturer la lumière du soleil. Lorsque le bateau serait au plus proche de sa destination, au moment où le dreki de proue annoncerait le but de leur voyage, la voile se parerait de couleurs chatoyantes. Ceux qui la verraient alors, majestueuse ambassadrice sur la mer de glace, sauraient que le fils du roi d'Egévron était de retour.

Alors que le knørr s'éloignait du quai d'Håmstrøp et qu'Ingvald voyait disparaître dans la brume le port commercial le plus important de tout Særnøc, il sentit que quelque chose en lui était en train de mourir. Cela n’était pas désagréable, pourtant. Il lui semblait juste se défaire de son ancienne peau, à la manière du dieu serpent Slang, afin d’entrer dans un nouveau cycle de son existence. Ici, s’achevait une vie. Une seule vie. Un coup porté sur son épaule lui signala la présence de Tallak. Celui-ci s'accouda au bastingage, à ses côtés.

― Les hommes ne l'auraient jamais acceptée à bord, mon frère.

― Ils n'auraient pas eu le choix. Crois-moi ! Ils ne l'auraient pas eu.

Tallak mordit dans un morceau de viande séchée. Il en tendit à Ingvald. Celui-ci refusa.

― Comment fais-tu pour avaler cela ? Nous avons mangé juste avant d’embarquer.

― Ah oui ?

Ingvald ne put retenir un sourire. Son ami avait un appétit sans limites et, cela était valable pour toutes choses. Seul l'or ne l'intéressait pas. Il ne voulait que ce qu'il pouvait transporter ou user dans l'instant. Les biens matériels ne l'intéressaient pas vraiment, pas plus que les femmes trop attachantes.

― Ne regrette rien ! Tu as passé un bon moment, c'est tout ce qu'on peut attendre d'elles.

― Elle n'est pas à sa place, ici.

― Tu lui as laissé le choix. Elle a refusé. C'est aussi simple que ça.

― Elle ne pourra jamais aimer un homme de notre peuple.

― Aimer ? demanda Tallak, les yeux ronds.

Puis, sans crier gare, il fit retentir son rire puissant. Ingvald sentit ses oreilles virer au cramoisie. Quand la main de Tallak s'abattit une nouvelle fois sur son épaule, il vit rouge. Balançant son poing dans la face hilare de son vis-à-vis, il força le géant roux à reculer de plusieurs pas. La réaction de ce dernier ne se fit pas attendre. Il fondit sur le jeune prince qu'il saisit à la taille avant de le faire tournoyer au-dessus de sa tête et de le jeter sur la tente de toile qu'on avait dressée sous le mât afin de protéger les hommes dans leur sommeil. Le corps d'Ingvald rebondit sur l’étoffe tendue et retomba un peu plus loin, sur le pont. Il ne s'avoua pas vaincu pour autant. Fonçant tête baissée, il saisit son adversaire par les chevilles et le fit culbuter avant d’aller le saisir à la gorge. Passant son bras sous le menton de Tallak, il entreprit, purement et simplement, de l'étrangler pour le maintenir en respect. L'autre, à court d'air, finit par demander grâce en abattant sa main sur les planches du pont. Ingvald le relâcha aussitôt. À peine relevé, Tallak lui envoya son poing à travers la figure. Le jeune homme sentit son propre sang lui emplir la bouche. Le géant offrit son plus beau sourire à son ami.

― C'est la première fois que tu me bats à ce petit jeu. Il fallait bien que je te permette de t'en souvenir.

― Et tu n'as pas trouvé un autre moyen ?

Tallak fit mine de réfléchir.

― Non ! C'est la meilleure chose que je connaisse.

En essuyant le sang qui maculait ses lèvres et son menton, Ingvald s'autorisa à prévenir son ami.

― Évitons de parler d'elle et de ce qui aurait pu être.

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Chapitre premier  (Première partie) posté le jeudi 12 novembre 2009 05:26

Une fine pellicule de glace recouvrait le knørr. Les hommes, dont aucun n’avait voulu s'abriter sous la tente, se trouvaient, eux mêmes, parés de minuscules cristaux blancs qui envahissaient leurs vêtements déjà blanchis par le sel ainsi que leurs barbes, leurs cheveux et leurs sourcils. Ils bougeaient très peu. On devinait qu'ils étaient encore en vie grâce à la petite buée blanche qui s'échappait de leurs bouches, au rythme de leur respiration. Ils étaient aguerris et habitués aux vents les plus froids des rudes hivers du Nord car, même si l’on évitait de prendre la mer en hiver, on n’en partait pas moins chasser dans les plaines et les forêts pour y trouver la viande nécessaire à la survie de ceux du clan ; quand bien même, le neige et la glace se moquaient parfois d’obéir à l’ordre des choses et une tempête de neige pouvait survenir en plein cœur de la saison chaude. Ce n’était pas le cas, en ce jour, et la relative clémence du temps les empêchait de geler. Il n'y avait pas de vent. Aucun souffle glacial ne venait secouer leurs corps et c'était bien ce qui perturbait les hommes d’équipage. Si cela venait à s'éterniser, on devrait mettre les rames à l'eau. Cependant, tant que le dreki ne l'aurait pas autorisé, nul ne ferait un mouvement vers la poupe du navire. La brume, qui voilait la surface de l'eau, rendait menaçantes les ombres marines. Les hommes gardaient un œil attentif sur les eaux noires de la mer de glace, tandis que le capitaine guettait le moindre signe que pourrait faire le dragon pour les prévenir de tout danger éventuel.

Comme Ingvald quittait l’abri de la tente où il avait laissé les chevaux qu'il ramenait en Egévron, il remarqua que, contrairement aux autres, Tallak se tenait à l'arrière du navire où il semblait absorbé par quelque vision. Il voulut lui demander ce qui avait attiré son attention quand son ami lui fit signe de se taire. Fronçant les sourcils, il laissa dériver son regard vers le large. La brume, associée à la noirceur de la nuit, ne lui révélèrent d'abord rien. Puis, comme il allait renoncer, il aperçut une forme argentée qu’éclairait la pleine lune en partie masquée par le brouillard. Il allait donner l'alerte quand, une nouvelle fois, Tallak, posant sa main sur son épaule, lui fit signe de n'en rien faire. La havjente, car il s'agissait bien d'une fille du peuple des eaux, se hissa sur un rocher qui se trouvait être à moins d'une encablure de la coque. Malgré la distance, Ingvald savait qu'elle ne les quittait pas des yeux. Il crut, même, discerner un sourire sur ses lèvres argentées.

― Nous avons dévié de notre route, souffla Tallak qui avait laissé sa main sur l’épaule d’Ingvald. L'endroit regorge de récifs.

D'un mouvement de tête, il désigna la fille de l'eau.

― Elle nous a guidés. J'en suis certain.

― Pourquoi aurait-elle fait cela ? demanda le prince à voix basse. Son peuple et le nôtre sont en guerre depuis des siècles.

Et comme il disait ces mots, elle disparut en se laissant glisser, sans bruit, dans l'eau. Au même moment, le dreki sembla s'éveiller d'un long sommeil à mesure que se dissipait la brume qui recouvrait la mer. La figure de proue éleva majestueusement sa tête et ouvrit grand sa gueule pour signifier aux hommes que tout danger était écarté. Le capitaine donna l'ordre de ramer jusqu'à ce que le vent puisse, de nouveau, gonfler la voile.

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