― Pose tes affaires ici !
― Tu parles hsilne ?
Face au silence de la jeune fille, Ingvald n'insista pas. Il s'assit sur un petit banc et entreprit d'enlever ses bottes et ses vêtements avant de suspendre son geste. Il n'avait jamais fait ça. Il n'avait jamais cru bon devoir se dépouiller de ses oripeaux devant quelque putain que ce soit et voilà qu'il le faisait machinalement, comme si cela avait été le geste le plus naturel au monde.
― C'est naturel, pensa-t-il.
Néanmoins, il garda ses culottes ainsi que sa tunique, n'ôtant que ses habits les plus encombrants. Relevant la tête, il s'aperçut que la jeune fille s'était placée dos à lui, ses bras minces en appui contre le mur et qu'elle attendait son bon vouloir dans une posture qu'il ne connaissait que trop. Quel âge pouvait-elle bien avoir ? Elle avait l'air jeune, très jeune, bien plus que lui. Son apparente fragilité et ses manières élégantes détonnaient dans cet endroit. D'où venait-elle ? Comment avait-elle bien pu atterrir là ? Trop de questions se posaient à lui et il savait que cela ne servait à rien de s’interroger, qu'il perdait son temps.
Il retint à grand peine une exclamation d'agréable surprise lorsque sa main se posa sur la douce hanche de la jouvencelle. Le velouté de cette peau mêlée à l'exquisité de son parfum de fleur, ainsi qu'à sa grâce naturelle, le rendirent à moitié fou de désir. Le plus délicatement possible, il se fraya un chemin au creux de son corps, se laissant rapidement emporter par une fougue qui n'avait d'égal que son plaisir grandissant. Le tissu qui le recouvrait et qui le séparait de la belle, du toucher de sa peau, lui parut bien vite intolérable. La tunique de lin eut tôt fait de rejoindre le sol sur lequel elle tomba sans bruit. Dégageant les longs cheveux châtains dont l'opulence lui cachait une bonne partie du corps de sa partenaire, Ingvald colla son torse au dos de cette dernière, déposant sur sa nuque une pluie de baisers voraces, cherchant sa bouche et son visage qu'elle s'obstinait à lui dérober. Bientôt, il sentit la jouissance le gagner sans qu’il ne puisse rien faire pour l’endiguer. Étreignant plus étroitement encore l'objet de son désir, il laissa aller son corps aux dernières vagues du plaisir qui l'agitaient. Jamais il n'aurait pu penser que cela serait un jour. Lui, le prince héritier d'Egévron, connaissant la félicité la plus absolue qui soit dans un bordel de Håmstrøp avec une parfaite inconnue.
Mais, déjà, elle se détachait de lui. Elle lui dérobait sa chaleur et sa douceur et le renvoyait aux ténèbres du taudis dans lequel elle vendait ses charmes. C'est alors que, tout à la découverte de son plaisir, il songea que, pas une fois, elle n'avait montré qu'elle appréciait son hommage : l'hommage fait à son corps. L'avait-elle désiré comme lui l'avait fait, comme il la désirait encore ? Avait-elle ressenti ce débordement des sens qu'il avait lui même ressenti et qui n'était, jusqu'alors, pour lui que chants de scalde et de gjøgler ?
Il prit place sur le banc de bois, unique endroit où l'on pouvait s'asseoir dans cette pièce à l'exception de la couche qui, selon la mode de Særnøc, reposait à même le sol. La jeune fille ne s'occupait plus de lui, elle avait entrepris de se laver.
― Elle se purifie, songea-t-il, amer.
Après avoir terminé ses ablutions, elle se tourna vers lui.
― Tu es encore là ? demanda-t-elle.
― Et bien, oui.
― Ton ami doit t'attendre, glissa-t-elle.
Il nota qu'elle avait un très léger accent qui conférait à sa voix une certaine noblesse qui faisait battre son cœur un peu plus fort.
― Non ! Il en a pour un moment. Tallak a l'habitude...
― L'habitude, le coupa-t-elle. Comme tous ceux de ton peuple.
Ingvald fronça les sourcils mais ne se formalisa pas pour autant. Il savait que les hommes de son clan avaient la réputation de prendre les femmes qui leur plaisaient, avec ou contre leur volonté. Il pensa :
― Est-ce ce que je viens de faire ?
Il secoua la tête, ne ressentant pas le besoin de justifier son acte. Il était un homme et elle une putain, il ne l'avait pas forcée. Elle s'était donnée à lui de son plein gré. Cependant, son parfum de rose, sa douceur et sa beauté, sa jeunesse, aussi, disaient tout autre chose. Putain, elle ne l'avait pas toujours été.
― Comment te nomme-t-on ?
― Alva.
L'elfe. Assurément, ce nom lui allait à merveille. Sa haute taille, ses gestes gracieux, sa longue chevelure, la douceur de ses courbes : tout en elle rappelait ce peuple mystérieux dont on disait qu'il avait été anéanti. Il ne se lassait pas de la regarder aller et venir dans la petite pièce comme si elle se fut déplacée dans un palais. Il se plaisait à l'imaginer à la cour d'Egévron, vêtue des plus précieuses étoffes, parée de bijoux somptueux, bénéficiant des égards dus à son rang. Son rang ? Tout en elle était noblesse, mais si cela avait été le cas, elle n'aurait certainement jamais franchi le seuil d'une telle maison.
― D'où viens-tu, belle Alva ?
Son compliment passa totalement inaperçu auprès de la jeune fille. Néanmoins, elle répondit à sa question sans réticence.
― Des terres de l'Ouest, en Ædnaron.
― Alors, Alva...
― Oui. Les tiens m'ont donné ce nom en mémoire des elfes disparus. Ils me trouvaient bien grande pour une fille de ce pays. Ils me pensaient plus âgée.
Elle eut un rire méprisant, une sorte de hoquet qui montrait suffisamment tout le bien qu'elle pouvait penser des hommes du Nord.
― Cela aurait-il été différent ? Dis-moi ! S'ils avaient su que je n'avais pas onze ans, cela aurait-il fait une différence ?
Ingvald sentit sa mâchoire se crisper.
― Quel âge as-tu ?
Cette question le torturait. Il voulait savoir, à tout prix. On jugeait qu'une fille était en âge de se marier à treize ans, pourtant, il avait toujours trouvé cela bien jeune. La plupart des adolescentes de cet âge ressemblaient encore à des enfants. Alva avait l'air d’être plus âgée, mais face à la révélation qu'elle venait de lui faire il ne pouvait s'empêcher de douter.
― Je ne sais pas. J'ai d'abord perdu le compte des jours, puis des années. J'ai l'impression d'être ici depuis toujours, de n'avoir jamais connu que ça. Pourtant, je sais que c'était différent, mais c'était avant.
Profitant de ce qu'elle était à portée de sa main, il attrapa son poignet et la fit basculer sur ses genoux. Elle ne se défendit même pas. Elle était si légère. Il sentit la chaleur de son corps si près du sien et eut à nouveau envie d'elle. Malgré ses révélations, malgré la haine qu'elle devait nourrir à l'encontre des hommes comme lui, il la voulait, maintenant. Il lui fit comprendre qu'elle devait se mettre face à lui afin qu'ils puissent s'aimer. Elle garda les yeux obstinément baissés tout le temps que dura leur étreinte.



