Aux premières lueurs de l'aube, un navire quittait le port d'Håmstrøp.
Malgré la fin de l'hiver, le knørr aurait à affronter les eaux gelées de la mer de glace. Afin de se préparer au pire, le capitaine du navire avait procédé à un sacrifice rituel en l'honneur du dieu des eaux : Vannhav. L'un des hommes d'équipage avait capturé une petite sterne. L'oiseau de mer avait été porté au capitaine qui lui avait tranché la tête à l'aide de son kniv. Il avait répandu le sang de l’animal sur la figure de proue afin que cette dernière les guide vers leurs terres, malgré les intempéries qu'ils pourraient rencontrer. Le liquide rouge avait le pouvoir de donner à l’emblème de leur navire des yeux plus perçants que ceux d'un aigle. Le moment venu, le dragon relèverait sa tête de tilleul et de vermeille, leur signalant qu'ils approcheraient de leur royaume. Pour l'heure, il se contentait de fixer l'horizon de ses yeux de sang.
― Faites qu'il ne pleure pas ! lança un des hommes.
Aussitôt, tous l'imitèrent, se recueillant quelques instants avant qu'on ne hisse la voile. Si le dreki de proue versait des larmes de sang, le navire ferait inévitablement naufrage. Tous avaient en mémoire, alors que l'héritier des rois d'Egévron était parmi eux, le naufrage qui avait coûté la vie des deux fils du roi d'Ædnalsi, l'iskaldrike le plus à l'Ouest des royaumes du Nord. L'équipage avait levé l'ancre à la tombée du jour, négligeant le sacrifice rituel dû à Vannhav. Le totem du navire, sur lequel ils avaient embarqué, n'avait pu les mettre en garde contre le danger et tous, à l'exception d'un homme d'équipage, avaient péri. Le roi d'Ædnalsi n’avait pu se résoudre à la perte de ses fils. Son unique fille, à présent, était reine du royaume. Elle avait su s'imposer par des qualités de stratège doublées d’une grande sagesse. Néanmoins, des drames comme celui de la blank midtskip pouvaient remettre en cause les fondements même de la société. Un royaume sans chef ne pouvait prospérer et, si le roi était élu symboliquement chaque année lors de l'assemblée du Nåtgnæ, on préférait que le pouvoir soit transmis de parents à enfants. Les liens du sang prévalaient sur tous les autres. Les rois possédaient un peu du sang des dieux et ce sang-là était précieux.
Le capitaine donna l'ordre que la voile fut hissée. Ingvald regarda la toile précieuse qu'on élevait vers le ciel. Il n'avait pas été invité à aider les hommes, il devait, le moins possible, toucher le précieux matériau qui embellissait la toile brute de la voile carrée, au risque de corrompre son effet. Cette voile, appelée Regnbue, n'était hissée que lors des voyages qui ramenaient, chez lui, un héritier de sang royal. Les fils de regnbuestoff, qui donnaient leur nom à l'étoffe, avaient la propriété de capturer la lumière du soleil. Lorsque le bateau serait au plus proche de sa destination, au moment où le dreki de proue annoncerait le but de leur voyage, la voile se parerait de couleurs chatoyantes. Ceux qui la verraient alors, majestueuse ambassadrice sur la mer de glace, sauraient que le fils du roi d'Egévron était de retour.
Alors que le knørr s'éloignait du quai d'Håmstrøp et qu'Ingvald voyait disparaître dans la brume le port commercial le plus important de tout Særnøc, il sentit que quelque chose en lui était en train de mourir. Cela n’était pas désagréable, pourtant. Il lui semblait juste se défaire de son ancienne peau, à la manière du dieu serpent Slang, afin d’entrer dans un nouveau cycle de son existence. Ici, s’achevait une vie. Une seule vie. Un coup porté sur son épaule lui signala la présence de Tallak. Celui-ci s'accouda au bastingage, à ses côtés.
― Les hommes ne l'auraient jamais acceptée à bord, mon frère.
― Ils n'auraient pas eu le choix. Crois-moi ! Ils ne l'auraient pas eu.
Tallak mordit dans un morceau de viande séchée. Il en tendit à Ingvald. Celui-ci refusa.
― Comment fais-tu pour avaler cela ? Nous avons mangé juste avant d’embarquer.
― Ah oui ?
Ingvald ne put retenir un sourire. Son ami avait un appétit sans limites et, cela était valable pour toutes choses. Seul l'or ne l'intéressait pas. Il ne voulait que ce qu'il pouvait transporter ou user dans l'instant. Les biens matériels ne l'intéressaient pas vraiment, pas plus que les femmes trop attachantes.
― Ne regrette rien ! Tu as passé un bon moment, c'est tout ce qu'on peut attendre d'elles.
― Elle n'est pas à sa place, ici.
― Tu lui as laissé le choix. Elle a refusé. C'est aussi simple que ça.
― Elle ne pourra jamais aimer un homme de notre peuple.
― Aimer ? demanda Tallak, les yeux ronds.
Puis, sans crier gare, il fit retentir son rire puissant. Ingvald sentit ses oreilles virer au cramoisie. Quand la main de Tallak s'abattit une nouvelle fois sur son épaule, il vit rouge. Balançant son poing dans la face hilare de son vis-à-vis, il força le géant roux à reculer de plusieurs pas. La réaction de ce dernier ne se fit pas attendre. Il fondit sur le jeune prince qu'il saisit à la taille avant de le faire tournoyer au-dessus de sa tête et de le jeter sur la tente de toile qu'on avait dressée sous le mât afin de protéger les hommes dans leur sommeil. Le corps d'Ingvald rebondit sur l’étoffe tendue et retomba un peu plus loin, sur le pont. Il ne s'avoua pas vaincu pour autant. Fonçant tête baissée, il saisit son adversaire par les chevilles et le fit culbuter avant d’aller le saisir à la gorge. Passant son bras sous le menton de Tallak, il entreprit, purement et simplement, de l'étrangler pour le maintenir en respect. L'autre, à court d'air, finit par demander grâce en abattant sa main sur les planches du pont. Ingvald le relâcha aussitôt. À peine relevé, Tallak lui envoya son poing à travers la figure. Le jeune homme sentit son propre sang lui emplir la bouche. Le géant offrit son plus beau sourire à son ami.
― C'est la première fois que tu me bats à ce petit jeu. Il fallait bien que je te permette de t'en souvenir.
― Et tu n'as pas trouvé un autre moyen ?
Tallak fit mine de réfléchir.
― Non ! C'est la meilleure chose que je connaisse.
En essuyant le sang qui maculait ses lèvres et son menton, Ingvald s'autorisa à prévenir son ami.
― Évitons de parler d'elle et de ce qui aurait pu être.