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Chapitre premier  (Première partie) posté le dimanche 26 juillet 2009 01:58

― Mon village était situé près des côtes. De là est venu tout mon malheur. Mon père et mes frères étaient pêcheurs. La vie était difficile, mais pas plus que celle de mes autres congénères. Nous entendions parler de vous, parfois, comme le vent apporte l'écho d'une tempête lointaine. Les tiens n'avaient pas fait de raid sur nos côtes depuis des années. La dernière attaque avait eu lieu bien avant ma naissance ou celle de l'aîné de mes frères. Nous vivions simplement, paisiblement, notre vie n'était troublée que par les rares visites de notre seigneur et de ses hommes, ainsi que par celles d'étrangers. Comment aurions-nous pu nous méfier de cet homme là ?

Alva s'interrompit quelques instants. Il devinait qu’elle revivait des moments difficiles, des souvenirs qui resteraient, à jamais, gravés dans sa mémoire. Ingvald savait, sans pour autant l'avoir expérimenté, que les soldats de son peuple envoyaient toujours un éclaireur avant chaque attaque. L'homme se faisait passer pour un étranger de passage à la recherche de travail pour pouvoir continuer sa route. Il restait quelques jours dans la place, comptant les habitants, repérant les endroits stratégiques, préparant le terrain. Une fois ces informations en sa possession, il repartait dans son clan et ne revenait que pour occire ceux qui l'avaient accueilli.

― Depuis, j'ai appris que les tiens cherchent à établir une place forte en Ædnaron, une sorte de colonie, c'est bien ça ?

― Oui, je sais tout ça. Le roi d'Æknar n'est cependant pas près de céder ses terres aux nôtres. Vous avez, là, un valeureux soldat.

― Pourtant, cela ne vous empêche pas de traiter les Æknaiens de femmelettes. On dit, ici et dans les territoires du Nord, que nos hommes ne valent pas leur pesant d'or et qu'ils sont trop raffinés pour se comporter comme ils le devraient. Mais, je te rassure, il y a également des bordels en Æknar.

Alva s’interrompit un moment et laissa son regard dériver dans la pièce, puis elle reprit plus bas :

― Tout s'est passé très vite. Nous n'avons pas eu le temps de réagir ni d'appeler du secours. Nous étions comme coupés du monde. Je me suis réveillée juste avant l'assaut. Tout était si calme, si paisible. Le silence qui régnait dans notre village était terrifiant. On n'entendait rien, absolument rien. Le néant.

Son visage impassible ne laissait transparaître aucune émotion.

― Quand ils sont arrivés dans notre maison, ils avaient déjà tué la plupart des hommes. Ils étaient entrés chez eux, les égorgeant dans leur sommeil pour prévenir toute résistance qui aurait pu faire rater l'opération. Les cris de leurs femmes ont été les premiers à résonner dans le calme de la nuit. Mon père ne comptait pas au nombre des morts. Ils n'avaient pas dû le juger dangereux. Leur éclaireur avait dormi dans notre grange et avait parlé avec lui. Il avait mangé notre pain et bu notre eau, ajouta-t-elle en serrant les dents.

Elle regarda Ingvald avec animosité. Il ne baissa pas les yeux. Il ne devait pas céder sous le poids de son regard s'il tenait à gagner sa confiance. Elle se mit à fixer un point dans le vide, avant de reprendre son récit.

― C'est lui ! Lui, leur maudit éclaireur, qui est entré chez nous. Il s'est dirigé vers notre père et l'a éventré sous nos yeux. Comme il respirait encore, il a pris cette hache que les tiens arborent pendant les combats et il lui a coupé la tête. Mes frères ont voulu s'interposer mais il leur a tranché la gorge, les uns après les autres, comme s'ils n'étaient rien. On respecte plus le cochon qu'on égorge que ce chien n'a eu de respect pour les miens. Il a plongé sa main dans le sang qui maculait le sol de notre maison. Il a plongé sa main dans le sang de mes frères. Il a baigné sa main dans le sang de mon père.

Elle répétait les gestes du meurtrier, sa paume tremblante tournée vers le plafond bas de la chambre. Noyée dans ses souvenirs, elle semblait ne pas avoir conscience de ne pas être seule dans la minuscule pièce. Ingvald, quant à lui, se demandait pourquoi ceux du Nord avaient envoyé un berserk comme éclaireur. On ne s'attaquait pas à un petit village de cette manière. Les berserkir, ces soldats fous, se battaient dans les vraies batailles, celles qui rassemblaient des ennemis de taille ; ils ne perdaient pas leur temps à occire de simples pêcheurs.

― Il a... posé sa main sur ses lèvres, a goûté le sang. Il a... Il a bu le sang des miens en nous regardant. Ma mère s'est mise à hurler, moi, je ne pouvais plus. Il s'est approché d'elle et...

Sa voix s’éteignit, soudain.

― Il m'a regardé en passant sa main sur son visage, sa main pleine de sang. Je ne voyais que ses yeux. Ils étaient pareils à ceux d'un animal. Il m'a regardé longtemps, puis il est parti. Après ça, d'autres sont venus et m'ont emmenée sur ces navires dont vous êtes si fiers. La première nuit a été...

Un cauchemar ! Que pouvait-elle avoir été d'autre ? On emportait les femmes ainsi que les enfants. Tous les autres étaient tués. On ne s'encombrait ni des vieillards ni des hommes. Les enfants mâles feraient de bons esclaves et les femmes jeunes seraient vendues, elles aussi, ou viendraient remplir les bordels d'Håmstrøp ou de n'importe quel autre port de Særnøc. Pour les préparer à leur future tâche, on les formait sur le navire de la plus vile façon.

― Ils nous ont violées. Ils n'étaient pas trop épuisés par leur rassia, alors ils avaient besoin d'un défouloir : nous ! Les mères étaient prises devant leurs enfants ! Les jeunes filles voyaient leurs cuisses maculées de leur propre sang sans que cela gêne leurs agresseurs le moins du monde. Il n'y avait, dans ce bateau, que cris et coups, que râles et sanglots. J'aurais tout donné pour pouvoir mourir cette nuit-là. Tout ce qui était en ma possession !

Elle eut un petit rire triste.

― Mais qu'aurais-je pu donner quand on m'avait déjà tout pris ? Puis, nous sommes arrivés en Særnøc. Certaines femmes ont été débarquées dans le premier bordel venu, d'autres, dont je faisais partie, ont continué la route. Les hommes nous laissaient relativement tranquilles. La plupart de mes compagnes étaient pleines. Une esclave qui attendait un enfant avait plus de valeur aux yeux des marchands. Quant à moi, les hommes s'étaient étonnés que je ne sois pas encore nubile. Ma grande taille les avait trompés. Ils me vendirent au plus offrant qui me revendit, lui-même, à un autre marchand. J'ai eu quelques mois de répit à servir d’esclave domestique avant qu’on ne m’amène ici.

Elle le regarda dans les yeux.

― Et tu es le premier homme du Nord à oser m'approcher depuis tout ce temps. Tu comprendras que je ne souhaite pas venir avec toi.

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