La tête d'Alva reposait au creux de son épaule. Ils étaient allongés sur la couche de la jeune fille. Ils ne dormaient pas. À peine avaient-ils somnolé quelques instants. Ingvald pouvait sentir le souffle de sa compagne caresser sa peau, éveillant ses sens au repos. Il ferma les yeux. Sa décision était prise et il devait agir, vite. Le navire appareillerait dans quelques heures et, d'ici là, il devrait l'avoir convaincue de venir avec lui.
― Il te faut partir, dit Alva.
― Non ! Pas sans toi !
Il l'entendit, plus qu'il ne la vit, se redresser à ses côtés. Elle se leva et se dirigea vers la petite table de toilette et procéda, une nouvelle fois, à ses ablutions devant lui. Il la regardait faire, spectateur d'une féminité qu'elle exposait à ses regards, sans pour autant chercher à l'exhiber. Elle lui donnait l'impression, depuis le moment où ses yeux s'étaient posés sur elle dans l'arrière-salle de la taverne, qu'il voyait une femme pour la première fois de sa vie. Se dirigeant vers un recoin de la pièce, elle attrapa une chemise et une robe dont elle se vêtit. La coupe simple du vêtement au corsage lacé, ainsi que le voulait la mode chez ceux de l’Ouest, lui allait à ravir. Le tissu sombre, dans les tons bruns et beiges, s'accordait à sa luxuriante chevelure qu'elle tressa avant de la relever en un lourd chignon qui lui caressait la nuque. Elle était devenue la jeune fille innocente qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être. Bientôt, elle n'aurait plus à faire commerce de son corps. Elle viendrait avec lui et nul autre homme ne se permettrait plus de la toucher.
Il vint à sa rencontre. Elle ne répondit pas à son sourire. Vidant la vasque, elle la nettoya avant de la remplir d'une eau tiède au piquant parfum de cèdre. La remerciant, il frotta sa peau avec la petite éponge qu'elle lui avait donnée. Il remarqua qu'elle évitait de le regarder pendant qu'il se lavait. Se dirigeant vers ses affaires, posées sur l'unique étagère de la pièce, il s'empara de son kniv afin de se raser. Il ne portait pas la barbe comme la plupart de ses compagnons suite à une vieille promesse faite à Dagmar, sa sœur, lorsqu'il était encore enfant. Elle lui avait demandé de garder un visage glabre afin qu'elle pût le reconnaître lorsqu'ils se retrouveraient. Il lui tardait de la revoir. Il lui présenterait Alva. Elles seraient amies, sûrement. Dagmar l'aiderait à se familiariser avec les usages en vigueur à la cour d'Egévron.
― Herre gud ! lâcha-t-il en serrant les dents.
Ingvald venait de se couper. Il vit son sang se mêler à l'eau, la troubler. Fronçant les sourcils, il vida la vasque, laissant s'écouler le liquide souillé, puis essuya son visage en tâchant d'ignorer ce mauvais présage. Les hommes portaient la barbe en partie pour cette raison. Le sang ne devait couler que sur un champ de bataille, sans quoi c'était une insulte faite aux dieux.
― Tu devrais partir, à présent.
Le jeune homme acheva de nouer sa ceinture, avant de replacer son kniv dans le fourreau qui pendait le long de sa cuisse. Il prenait tout son temps, en profitant pour chercher ses mots, des mots qui sauraient convaincre leur destinataire du bien fondé de sa requête. Il savait, de par son attitude farouche et réservée, qu'Alva ne se laisserait pas facilement persuader. Elle lui avait demandé de partir plusieurs fois. Cela laissait augurer de sa réponse. Faisant face à la jeune fille, il annonça :
― Je te l'ai déjà dit, je crois. Je ne pars pas sans toi.
― Il le faudra bien, pourtant.
Il ne s'attendait pas à cela. Il imaginait qu'elle ne répondrait pas, qu'une fois de plus elle éluderait sa question, mais non ! Elle avait tout simplement refusé.
― Écoute ! reprit-il. Je sais que les miens t'ont fait beaucoup de mal et...
― En ce cas, comment oses-tu seulement penser que j’accepterais de partir avec toi ? Qu'est-ce qui te permet d'imaginer que je voudrais, moi que tu t'es permis de soumettre à ton bon plaisir, venir avec toi ?
― Mais, toi et moi...
― Toi et moi ! le coupa-t-elle. Il n'y a jamais eu de toi et moi ! Il n'y a qu'une fille que tu as voulue et que tu as prise sans te demander ce qu'elle pouvait bien vouloir, elle !
C'était la première fois qu'elle haussait le ton. Elle ne criait pas, mais sa belle voix vibrait d’une colère difficilement contenue. La convaincre se révélait bien plus ardu qu'il ne l'avait imaginé.
― Pars ! reprit-elle plus bas.
― Non, je te l'ai dit. Je ne pars pas sans toi.
― Tu ne fais que perdre ton temps. Si tu tiens vraiment à m'emporter avec toi, il te faudra me tuer car jamais, de mon plein gré, je ne te suivrai. Pas plus toi que l'un des tiens ! Je préfère mourir ici plutôt que me soumettre à l'un d'entre vous.
― Tu t'es pourtant soumise, tout à l’heure.
Il regretta aussitôt les mots qu'il venait de prononcer. Ils avaient dépassé sa pensée mais il n'était pas, pour autant, habitué à se laisser insulter. Il était conscient de ce qu'elle avait pu endurer. Il savait qu'elle ne s'était pas retrouvée ici par choix. Il savait que lui-même avait payé pour ses charmes et qu'il ne valait pas mieux que ceux qui l'avaient précédé dans cette pièce. Aussi, le destin d’Alva n’était-il pas unique et il lui donnait une chance d’abandonner sa condition d’esclave pour le suivre en tant que femme libre.
― Avais-je le choix, homme du Nord ?
― Je me nomme Ingvald. Viens avec moi ! Deviens ma compagne ! Ils te respecteront. Les miens sauront que tu es ma maîtresse. Tu seras une dame d'Egévron.
― Une dame, rien que ça ! Tu voudrais prendre pour compagne une fille dont la virginité n'est plus qu'un souvenir et l'honneur, un mot vide de sens. Toi, homme du Nord, tu ferais une telle chose ?
Sans hésiter, Ingvald lui donna la seule réponse qui lui venait à l'esprit :
― Oui ! Je te ferais mienne sans hésiter un seul instant.
― J'ai vu ça.
― Alva ! Je sais ce qui s'est passé entre nous, mais je ne veux pas te laisser ici. Je ne veux pas t'abandonner comme on laisse un souvenir, bon ou mauvais, derrière soi. Les femmes de mon peuple sont libres d'offrir leur virginité à qui bon leur semble en-dehors du mariage. Nul ne te blâmera pour cela ! Tu seras une dame en Egévron. Nul ne te fera plus de tort, jamais !
Elle lui tourna le dos. Il savait qu'il aurait beau dire, la décision ne lui appartenait pas. Elle devait faire son choix. Lui ne pouvait qu'attendre, attendre et espérer.
― Sache que je ne suis pas noble ! Je ne sais ce qui te permet de croire une telle chose, mais je n'ai pas une goutte de sang noble en moi.
― Tes manières sont emplies de noblesse. Tu n'as pas ta place, ici.
― Et les autres ? Que fais-tu des autres ? Penses-tu que toutes les filles qui sont ici sont à leur place ?
― Je ne sais pas. Je suis ici pour toi, pas pour elles.
― Bien sûr, se contenta-t-elle d'ajouter.
Elle se déplaça dans la pièce, laissant son regard dériver sur les meubles et les objets qui la composaient. Elle prit une forte inspiration, le visage tourné vers le plafond, avant de prendre place sur le petit banc de bois, témoin de leurs ébats de la nuit.
Nândo
jeu 23 jui 2009 15:16