Dans une pièce sombre jouxtant la grande salle, une dizaine de silhouettes indistinctes se pressaient, côte à côte, dans un alignement parfait. Ingvald jugea le manque de lumière d'un mauvais oeil. C'était un truc très utilisé dans les quelques bordels que son ami et lui avaient fréquentés. On masquait, ainsi, les défauts trop visibles à l'œil nu, comme les marques résultant de maladies vénériennes. Ingvald suivait ses semblables, par souci de conformité, mais il était écoeuré de fréquenter ce genre d’endroits. Tallak disait qu’il était peut-être encore un peu trop vert pour apprécier les plaisirs de la chair. Plaisirs ? Ingvald se demandait bien quel plaisir il pouvait y avoir à posséder une femme soumise et rarement propre. Mêler sa chair à celle d'un être pour lequel il ne ressentait aucun désir laissait à sa jouissance un arrière-goût amer, mais quand en plus le corps de sa compagne n'exhalait rien d'autre qu'un parfum aux relents de sueur et de crasse, il sentait son estomac se révulser. Tallak le rassurait en disant que les femmes étaient plus propres dans le Nord et que ce serait différent pour lui, là-bas. En attendant, il se retrouvait contraint de passer un moment avec une de ces filles pour prouver aux siens qu'il n'était pas un de ces foutus Æknaiens, réputés être des pleutres trop raffinés pour combattre comme des hommes.
La première fois que Tallak l'avait entraîné dans un de ces bouges, il venait d'avoir treize ans : l'âge d'homme. Afin de l'initier à autre chose qu'à l'art du combat à mains nues, son ami lui avait montré les richesses de la ville voisine, avant de l’abandonner aux mains d'une femme repoussante mais experte qui était censée tout lui apprendre sur l'art d'être un homme entre des draps. L'aspect de la femme et le fait qu'il ne se sentait pas prêt à vivre cette expérience avaient plus anéanti que séduit le jeune garçon. Tallak disait que cela lui viendrait. Trois années s'étaient écoulées et il se demandait toujours ce qui pouvait tellement attirer les hommes qu'il côtoyait dans ces échanges furtifs et violents. Lui-même s’était habitué à prendre les filles, sans caresse ni baiser, sans que leurs corps se touchent plus que de nécessaire, toujours habillé afin de partir le plus vite possible. Il n'était curieux ni de leurs corps, ni de leurs sentiments ou de leurs noms si elles en avaient, pas plus que de leurs états d'âmes. Ils échangeaient rarement un mot ; ces femmes, venant pour la plupart de contrées étrangères où elles avaient été enlevées pour venir remplir les bordels du pays de Særnøc, ne parlaient pas un traître mot de hsilne.
Cette nuit, il ferait comme d'habitude. Il en prendrait une au hasard, la suivrait dans un réduit quelconque et ferait ce qu'il avait à faire.
― Regarde, celle-là ! dit Tallak en le tirant de ses pensées. Qu'est-ce que tu en penses ?
Ingvald suivit le regard de son ami et aperçut une grande brune qui les fixait insolemment. Pourtant, ce ne fut pas elle qui retint son attention. Une jouvencelle se tenait tout au bout de la rangée, le visage baissé, ses longs cheveux couvrant partiellement un corps d'une finesse et d'une élégance comme il n'en avait encore jamais vu. L’expression de son frère d’armes n’échappa pas à Tallak et, avec un sourire de conquérant, il demanda que cette fille soit réservée à son ami. Lui-même disparut au bras d'une femme qu'Ingvald ne vit même pas. Nerveux, il suivit la frêle étrangère jusqu'à la chambre qu'ils devaient partager. Lorsqu'elle passa devant lui pour le guider, il respira, avec étonnement, un doux parfum de rose qui acheva de le troubler.