Les hommes profitaient des derniers moments de liberté qui leur
étaient accordés avant de prendre la mer. Demain, ils
embarqueraient pour les territoires du Nord, en direction du
royaume d'Egévron. Afin de rendre les heures qui les séparaient des
brumes matinales plus attrayantes, ils s'engouffrèrent dans l'une
des tavernes qui jalonnaient les quais de
Håmstrøp.
La chaleur qui régnait dans la place était suffocante. L'odeur de
chair mal lavée qui l'accompagnait était à la limite du
supportable. Ces hommes du Nord avaient beau vivre en terre
étrangère depuis bon nombre d'années, ils ne s'étaient toujours pas
habitués aux rustres manières de ceux de l'Ouest.
― Fæn!
Ils ne sentent donc pas leur propre odeur ? Si les plus belles
putains de la ville ne se trouvaient pas dans ce taudis, j'aurais
déjà embarqué depuis longtemps.
― Calme-toi, Tallak ! On a connu bien pire, non
?
Le dénommé Tallak fit volte-face. L’étonnement se peignit sur
son visage avant que son regard ne s’illumine dans un éclair
de compréhension.
― Tu veux dire quand on est tombé dans les latrines de ce
pourceau de Dietrich ! T'as bu la tasse, ce jour-là
!
L'autre prit un air dégoûté.
― Oui, je ne m'en souviens que trop bien.
Tallak émit un rire puissant en se remémorant la scène. Il frappa
du poing sur le comptoir de chêne, réclamant deux pintes de sa voix
tonitruante.
― Et dépêche-toi ! Mon ami et moi mourons de
soif.
À peine furent-ils servis que Tallak demanda qu'on les emmène voir
les filles disponibles. Quelques instants lui suffirent à vider sa
bière. Il se tourna vers son compagnon, le sourire noyé dans une
barbe pleine de mousse.
― Dietrich a dit que ces femelles sont les plus belles de la
ville. Elles commencent le métier ici, ajouta-t-il en indiquant le
plafond de son index. Qu'est-ce que t'en dis, Inge
?
― J'en dis qu'on verra bien.
Tallak eut un nouveau rire de gorge.
― On dirait que les femmes te font peur. Allons, mon frère !
C'est notre dernière nuit de liberté. Profitons-en
!
Il leva une nouvelle pinte à la hauteur de son visage
:
― Skål
!
― Skål !
reprit Ingvald avant de vider sa bière.
Tallak, satisfait, fit claquer sa main sur le bras de son frère
d'armes dans un geste qui lui était désormais familier. La première
fois qu'il avait fait ça, Ingvald, qui n'était alors pas bien gros,
s'était retrouvé fesses à terre. Tallak, une vraie force de la
nature de quinze ans, avait rit, poings sur les hanches, en voyant
le gamin s'étaler de tout son long. La rage l'ayant pris, Ingvald
s'était relevé et avait foncé tête baissée dans le ventre de ce
garnement pour se retrouver plongé, avec lui, dans les latrines du
seigneur chargé de leur éducation militaire. Impressionné par sa
témérité, Tallak l'avait pris sous sa coupe et ils étaient
rapidement devenus amis. Aujourd'hui, ils rentraient ensemble vers
les royaumes du Nord qu'ils avaient quittés encore enfants. Il leur
tardait de retrouver leurs terres.
― Les choses seront différentes là-bas, mon frère. Tout sera
différent.
― Je serai le même, ici où là-bas. Je resterai le
même.
Tallak esquissa un sourire. Ses dents blanches qui luisaient dans
sa barbe rousse accentuaient son air sauvage.
― Nous verrons, mon frère. Nous verrons
bien.
Ingvald allait répliquer quand on les interpella. Le moment tant
redouté était venu. Les filles de joie les
attendaient.